dimanche 13 avril 2014

Quel visage aura la guerre en 2030 ?


Pour le consultant en géostratégie Percy Kemp, les innovations guerrières, comme la cybernétique et les drones, façonnent le futur de notre civilisation.

Formes sociétales et innovations guerrières entretenant des rapports étroits, que nous apprennent nos techniques de guerre sur le devenir de notre civilisation et les conflits à venir ? Pour tenter d’y répondre, je partirai du mot «cybernétique» (qui a donné «cyber-guerre») et de celui de «drone».
La cybernétique (du grec «kubernêtikê» signifiant l’art de gouverner) est une science des systèmes complexes. S’intéressant moins aux composantes d’un système qu’à leurs interactions, elle tient pour vrai non ce qui peut être prouvé mais ce qui est pertinent avec l’ensemble par-delà toute subjectivité. Fille du glissement de la pensée scientifique vers la pensée systémique, elle a permis à la notion de menace de supplanter celle d’ennemi qui avait marqué les civilisations antérieures, pré-informatiques.
Alors que la Renaissance avait fait de l’individu un être unique, irremplaçable quoique dispensable, notre civilisation informatique en fait un élément indispensable du système, mais un élément qui n’en est pas moins remplaçable. Il en résulte un basculement, par ablation de la spécificité individuelle et éjection de l’individu du centre de l’univers, qui explique que la cyber-guerre s’intéresse moins à des individus en particulier qu’au comportement d’individus au départ indifférenciés, ainsi qu’à leurs interactions.
«We don’t need you !»
Quant à «drone», il nous vient de l’anglais et renvoie au faux-bourdon : l’abeille mâle, dont le rôle se limite à la fécondation de la reine. Or tout comme le faux-bourdon est haploïde, dans la mesure où, né d’un ovule non fécondé de la reine, il ne porte en lui que les chromosomes de cette dernière, de même le drone auquel il a donné son nom est-il lui aussi haploïde, son patrimoine génétique ne comprenant que des chromosomes technologiques issus de l’appareil d’Etat qui l’a conçu, mais nul chromosome humain issu d’un combattant dont il n’a désormais aucunement besoin. La relation guerrière symbiotique entre l’appareil d’Etat et le corps des citoyens se trouvant ainsi rompue, le premier peut enfin s’autonomiser par rapport au second. Et l’affiche de l’appel aux armes de l’Oncle Sam ne hurle plus «We Need you !» mais «We Don’t Need You !».
En outre, tout comme le nombre de faux-bourdons dans la ruche augmente dangereusement dès lors que la reine est trop vieille pour féconder ses ovules, la ruche devenant alors «bourdonneuse», à savoir stérile et improductive, de même, la multiplication incontrôlée des drones dans nos arsenaux militaires présage-t-elle de guerres stériles qui ne relèveraient plus d’un désir de conquête (au sens militaire comme au sens amoureux ) mais d’une volonté de pure éradication, par télé-subjugation à coups de tapettes électroniques. Ce qui suggère que notre civilisation serait atteinte du «syndrome de la ruche bourdonneuse».

Propos tenus par Percy Kemp, auteur de romain d’espionnage et consultant en géostratégie. Libération 2 avril 2014 (Forum de Rennes).

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