Pour le consultant en géostratégie
Percy Kemp, les innovations guerrières, comme la cybernétique et les drones, façonnent
le futur de notre civilisation.
Formes sociétales et innovations guerrières
entretenant des rapports étroits, que nous apprennent nos techniques de guerre
sur le devenir de notre civilisation et les conflits à venir ? Pour tenter
d’y répondre, je partirai du mot «cybernétique» (qui a donné «cyber-guerre») et
de celui de «drone».
La cybernétique (du grec «kubernêtikê» signifiant l’art
de gouverner) est une science des systèmes complexes. S’intéressant moins aux
composantes d’un système qu’à leurs interactions, elle tient pour vrai non ce
qui peut être prouvé mais ce qui est pertinent avec l’ensemble par-delà toute
subjectivité. Fille du glissement de la pensée scientifique vers la pensée systémique,
elle a permis à la notion de menace de supplanter celle d’ennemi qui avait
marqué les civilisations antérieures, pré-informatiques.
Alors que la Renaissance avait fait de l’individu un être
unique, irremplaçable quoique dispensable, notre civilisation informatique en
fait un élément indispensable du système, mais un élément qui n’en est pas
moins remplaçable. Il en résulte un basculement, par ablation de la spécificité
individuelle et éjection de l’individu du centre de l’univers, qui explique que
la cyber-guerre s’intéresse moins à des individus en particulier qu’au
comportement d’individus au départ indifférenciés, ainsi qu’à leurs interactions.
«We don’t need you !»
Quant à «drone», il nous vient de l’anglais et
renvoie au faux-bourdon : l’abeille mâle, dont le rôle se limite à la fécondation
de la reine. Or tout comme le faux-bourdon est haploïde, dans la mesure où, né
d’un ovule non fécondé de la reine, il ne porte en lui que les chromosomes de
cette dernière, de même le drone auquel il a donné son nom est-il lui aussi
haploïde, son patrimoine génétique ne comprenant que des chromosomes
technologiques issus de l’appareil d’Etat qui l’a conçu, mais nul chromosome
humain issu d’un combattant dont il n’a désormais aucunement besoin. La
relation guerrière symbiotique entre l’appareil d’Etat et le corps des citoyens
se trouvant ainsi rompue, le premier peut enfin s’autonomiser par rapport au
second. Et l’affiche de l’appel aux armes de l’Oncle Sam ne hurle plus «We Need
you !» mais «We Don’t Need You !».
En outre, tout comme le nombre de faux-bourdons dans
la ruche augmente dangereusement dès lors que la reine est trop vieille pour féconder
ses ovules, la ruche devenant alors «bourdonneuse», à savoir stérile et
improductive, de même, la multiplication incontrôlée des drones dans nos
arsenaux militaires présage-t-elle de guerres stériles qui ne relèveraient plus
d’un désir de conquête (au sens militaire comme au sens amoureux ) mais d’une
volonté de pure éradication, par télé-subjugation à coups de tapettes électroniques.
Ce qui suggère que notre civilisation serait atteinte du «syndrome de la ruche
bourdonneuse».
Propos tenus par Percy Kemp, auteur de romain d’espionnage
et consultant en géostratégie. Libération
2 avril 2014 (Forum de Rennes).
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